Conseil Régional de Bretagne - Réunion
du 11 avril 2003
BRETAGNE 2015 : Des non-dits qui en disent long...
Etude prospective Bretagne 2015
Ce document s'inscrit parfaitement dans une cohérence néo-libérale
affirmant par exemple dès la première page que "les
réalités ne sont pas choisies, elles s'imposent par delà
toute référence philosophique ou idéologique".
Ainsi l'économie s'impose à nous. Cette mystification intellectuelle
laudatrice de la pensée unique suggère ainsi quelques pages
plus loin "qu'il faut offrir aux entreprises bretonnes un environnement
porteur de compétitivité et de performance " et pointe
du doigt les handicaps (poids des charges fiscales et sociales, lourdeurs
administratives et image dégradée de l'économie française).
Le MEDEF doit être aux anges ! De l'économie sans dimension
sociale. Pas une ligne du document n'est consacrée aux conditions
de travail, au chômage, au développement de la précarité,
au niveau des salaires en Bretagne. La gestion de la force de travail
est réservée aux seules entreprises.
Par contre le document consacre le marché. La formation professionnelle
sera en grande partie dévolue aux entreprises pour satisfaire leurs
intérêts. Nous avons souligné le rôle pervers
des CFA qui connaissent un taux de réussite faible et permettent
ainsi aux entreprises de bénéficier d'une main d'uvre
jeune qualifiée mais non diplômée. L'apprentissage
assuré par l'enseignement public a un taux de réussite supérieur
donc un coût salarial élevé pour le patronat car il
doit intégrer la reconnaissance du diplôme.
La notion de mondialisation répétée au fil des pages
fonctionne comme un argument d'autorité. Les pressions internationales
et européennes imposeraient aux salariés bretons de s'adapter,
imposeraient de transférer ici un modèle social venu d'ailleurs.
Nous n'aurions pas le choix. Des choix imposés deviennent ainsi
des réalités et nous devrions continuer à nous y
soumettre. Le document oublie de s'inscrire dans un contexte inquiétant
qui pointe à l'horizon renforçant l'idéologie marchande.
L'OMC, l'organisation la plus puissante du monde, est chargée de
mettre en uvre l'AGCS
(Accord Général sur le Commerce des Services). Ce traité
signé par 125 pays en 1994 a été ratifié par
les parlements de l'Union Européenne en 1995. Cet accord menace
les services publics. Le futur proposé est celui d'un marché
totalement libéralisé accompli par le démantèlement
progressif des services publics et la destruction massive des emplois.
L'AGCS menace le modèle social. L'article 1 relatif au mode de
fournitures des services et à la mobilité des personnes
physiques va interdire aux pouvoirs publics de faire respecter les normes
et de garantir les conventions collectives. Les employeurs pourront mettre
en concurrence un personnel qui après 150 ans de conquêtes
sociales sera confronté à un personnel venu à titre
temporaire d'autres pays auquel les patrons pourront appliquer les normes
salariales et sociales du pays d'origine. L'AGCS menace les droits démocratiques
des citoyens car en son article 21 elle rend le processus de privatisation
pratiquement irréversible. Ce traité sera mis en Ïuvre à
partir du 1er janvier 2005 et son article 1 définit les services
par "tous les secteurs de tous les services, à l'exception
des services qui ne sont pas fournis ni sur une base commerciale, ni en
concurrence avec un ou plusieurs fournisseurs de services". Tout
est ainsi privatisable sauf les services régaliens de l'Etat. La
santé, la sécurité sociale, l'éducation et
la culture risquent ainsi d'être totalement privatisées,
soumises aux seules règles du commerce et accessible à ceux
qui en auront les moyens.
Face à cet avenir global assez menaçant, je voudrai dégager
deux défis majeurs à relever pour la Bretagne.
Bretagne 2015 devrait affirmer une priorité fondamentale, celle
de la reconquête de l'eau. Il faut une réelle volonté
politique pour que la situation change et pour restaurer l'image de la
Bretagne. La Cour des Comptes et la Commission Européenne épinglent
l'Etat pour la
pollution des eaux bretonnes par les nitrates. C'est bien le modèle
intensif de l'agriculture bretonne qui est en cause (production agricole
intensive et fortement polluante, concentration des élevages, surcharges
en matières fertilisantes, destruction des zones humides...) Les
réorientations auraient dues être clairement affirmées.
Les agriculteurs bretons ont payé un lourd tribut au libéralisme
et à ses effets dévastateurs. Il faut arrêter l'hémorragie.
Quand deux agriculteurs partent en retraite, un seul les remplacera. Le
renouvellement des générations n'est pas assuré.
Le secteur qui attire le plus les jeunes est l'élevage laitier
(30%) et les productions soumises à de violentes crises cycliques
(porcs, volailles) et à des contraintes environnementales attirent
peu (3%). L'agriculture
est une richesse à préserver. Il faut revenir à une
production liée au sol, en diminuant les effectifs des cheptels
et en développant une agriculture fondée sur la qualité,
la certification, la labellisation et moins axée sur les volumes
de production.
Le deuxième exemple concerne l'affirmation renouvelée de
la maritimité. Le développement de la façade maritime
de l'Europe est un enjeu majeur. Donnons une impulsion forte au cabotage.
Le rapport "Un pavillon attractif, un cabotage
crédible, deux atouts pour la France" présenté
par Mr de Richemont au gouvernement est instructif, notamment il suggère
ce que dans cette enceinte j'ai réclamé : que pour favoriser
le transport maritime de courte distance sur la façade maritime
il faut créer une société d'économie mixte
qui sera propriétaire des navires. Celle-ci réunira l'Etat,
les collectivités locales et les acteurs économiques dont
les transporteurs routiers. Par une série de dispositions fiscales
et sociales, des navires immatriculés sous des pavillons de complaisance
pourraient ainsi rejoindre le pavillon français. Il faut également
tout mettre en uvre pour lutter contre les paradis fiscaux et les
pavillons de complaisance qui constituent autant de zones de non-droits.
De même pour éviter à cette façade maritime
d'être souillée par des pollutions liées au naufrage
de navires naviguant entre les chicanes de l'indemnisation, il faut internaliser
les coûts liés au risque de la pollution : qui risque davantage
de polluer doit davantage payer pour s'assurer. Un navire ne pourrait
ainsi plus naviguer s'il ne justifie pas d'une garantie de responsabilité
correspondant aux risques auxquels il expose l'environnement. Les chargeurs
seraient ainsi incités à affréter des navires plus
récents.
Pour terminer je remarque que Bretagne 2015 envisage la constitution
d'une région grand ouest avec l'idée plusieurs fois exprimée
d'une zone métropolitaine Rennes-Nantes.
L'Europe qui se dessine sera une Europe polycentrique et le déplacement
de l'axe de gravité vers l'Est oblige les régions de la
face maritime à resserrer les liens. Nous sommes en présence
de deux logiques : l'intégration ou la coopération. La première
est prégnante si la France doit être constituée d'une
dizaine de régions ayant la taille, les ressources humaines, économiques
et financières leur permettant de relever les enjeux liés
à l'élargissement de l'Europe. La deuxième est celle
qui préserve l'identité et les spécificités
régionales en privilégiant l'interrégionalité
Bretagne-Pays de Loire.
2015... Nous pouvons rêver d'une Bretagne qui aura su renforcer
son attractivité et dans laquelle les espaces urbains sont bien
dessinés et séparés les uns des autres par de véritables
espaces ruraux organisés autour de plus petites villes. Une Bretagne
qui aura su innover par une tarification
sociale ferroviaire permettant aux plus démunis de maintenir
les liens sociaux en prenant gratuitement le train. Une Bretagne qui aura
su s'opposer aux privatisations dont le bilan dément les fables
libérales et une Bretagne qui aura développé les
services publics. Car ceux-ci sont un instrument essentiel de la solidarité
sociale et de l'effectivité des droits fondamentaux. Ils opèrent
de plus une redistribution sociale et géographique sous une forme
collective et non monétaire. Ils sont un instrument essentiel de
la citoyenneté effective et donc de la démocratie. Rêvons
à la construction d'un autre monde !